Dans un contexte régional et international particulièrement sensible, le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno s’est rendu à Paris le mercredi 28 novembre 2026, à l’invitation de son homologue français, Emmanuel Macron.
Officiellement, cette visite a été qualifiée de « visite de travail amicale », et son objectif annoncé par la présidence française était d’examiner les moyens de « renforcer un partenariat renouvelé et mutuellement bénéfique », au cours d’une rencontre qui a duré environ une heure et demie au Palais de l’Élysée. De son côté, N’Djamena a insisté sur le caractère strictement opérationnel de la visite, cherchant à réduire les attentes politiques qui y sont associées.
Cependant, le contexte de cette visite révèle des dimensions stratégiques plus profondes, liées à la perte d’influence de la France dans la région du Sahel et en Afrique centrale ces dernières années, et à son désir de retrouver une position par un repositionnement diplomatique, ce qui place le Tchad devant un défi régional délicat.
La France a besoin du Tchad… plus qu’il n’y paraît
Le journal africain ‘’Jeune Afrique’’, dans un article publié le 29 janvier 2026, a souligné que l’objectif français de la normalisation les relations avec le Tchad n’est pas motivé par l’amitié ou l’histoire commune, mais par le plan de Paris pour retrouver son influence perdue dans le Sahel et en Afrique centrale et contenir l’expansion des pays concurrents. Selon la même source, le Tchad représente un pivot stratégique incontournable, en raison de sa position géographique, de ses capacités militaires et de son rôle diplomatique croissant.
L’article a également précisé que, par cette initiative, Paris cherche à porter un coup diplomatique à l’Alliance des États du Sahel (AES), au moment même où le Tchad a récemment renforcé ses relations avec cette alliance. Des médias internationaux tels que l’agence ‘’Reuters’’ ont même rapporté que l’adhésion du Tchad à l’AES ne serait qu’une question de temps, ce qui alarme Paris.
N’Djamena et la priorité à la souveraineté
De son côté, la direction tchadienne appréhende la situation sous un angle totalement différent. Selon ‘’Jeune Afrique’’, la rupture de l’accord militaire avec la France est attribuée à la volonté du président Déby de privilégier le principe de souveraineté et de diversifier les partenariats internationaux et régionaux, afin d’éviter d’apparaître comme un « allié pro-français » aux yeux des États de l’AES et des pays voisins qui ont rompu leurs accords militaires avec Paris.
Grâce à cette politique panafricaine et souveraine, Déby a réussi à présenter le Tchad comme un acteur diplomatique indépendant, et non comme une simple annexe stratégique d’une puissance étrangère. C’est dans ce contexte que l’idée de revenir à des « relations privilégiées » avec Paris, comme par le passé, apparaît davantage comme un pas en arrière que comme un progrès, selon l’analyse de ‘’Jeune Afrique’’, car elle contredirait la trajectoire que N’Djamena a choisie pour redéfinir sa position régionale et internationale.
Des divergences profondes au-delà du protocole
Malgré les tentatives de conciliation diplomatique que pourrait entreprendre Emmanuel Macron lors de sa rencontre avec Déby, les divergences structurelles sont bien présentes. Paris s’inquiète particulièrement de l’élargissement du réseau de relations du Tchad avec les États de l’AES, craignant une éventuelle adhésion de N’Djamena à cette alliance à l’avenir.
Par ailleurs, la France a exprimé son mécontentement face aux réformes constitutionnelles, notamment la suppression de la limitation du nombre de mandats présidentiels, ce qui, selon Paris, ne favorise pas ses intérêts dans le contexte du maintien de la politique souveraine de Déby.
Selon Jeune Afrique, ces facteurs expliquent également pourquoi Paris a activé des dossiers internes sensibles au Tchad, visant à exercer une pression sur Déby, à ternir sa réputation ou à chercher son éviction.
Parmi ces dossiers, la médiatisation de l’arrestation du leader du parti « Les Transformateurs », Succès Masra, est notable : Paris a envoyé des avocats pour le défendre, puis a activé ses réseaux au sein du Parlement européen, du Parlement français et des organisations internationales, ce que N’Djamena considère comme une atteinte directe à sa souveraineté judiciaire. Selon les autorités tchadiennes, plus grave encore est l’accueil par la France de l’opposition politique et armée le 26 octobre 2025, menée par la Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad (FACT), visant à renverser le président Déby.
Sans oublier la réouverture des enquêtes sur le détournement de fonds publics concernant la présidence tchadienne en juillet 2024 par le Parquet national financier (PNF) français, perçue à N’Djamena comme un instrument de pression politique ciblant personnellement le président Déby.
La souveraineté : un choix stratégique irréversible
Au vu de ces éléments, les experts estiment que le Tchad n’a pas à faire de concessions ni à se plier à des calculs de « normalisation » avec Paris. N’Djamena a choisi une voie souveraine, fondée sur la diversification des partenariats, le renforcement de l’indépendance décisionnelle nationale et l’affirmation de son rôle comme puissance régionale équilibrée, libre de toute influence externe.
Les experts soulignent que tout engagement dans une approche française visant à restaurer une influence perdue dans le Sahel et en Afrique centrale ne servirait que les intérêts de Paris, tout en exposant le Tchad à des pressions politiques et en affaiblissant la confiance de ses partenaires régionaux, en particulier les États de l’AES.